La revue de presse de Dalyna











{juillet 11, 2008}   Partenaires pour la ville ou pour la vie ?

Hier, en me rendant dans ma banlieue natale, quelle ne fût pas ma surprise lorsque je montai dans le bus : deux « partenaires pour la ville » en chair et en os m’accueillaient en chœur de leurs bonjours. Waow la claque. Et moi qui les pensais tous enterrés avec le parti Socialiste, les revoilà, les survivors de la politique Jospin qui déferlent à nouveau sur la banlieue.

Alors, comme vous n’êtes pas tous issus de Saint-Denis, cela ne m’étonnerais pas que la plupart d’entre vous ignoriez complètement ce qu’est un partenaire pour la ville. Faire du ramassage bénévole de déchets ? Jurer fidélité ad vitam aeternam à sa commune ? Etre pote avec le maire ? Mais non, mais non. En gros, à l’époque du gouvernement Jospin, Martine Aubry, Ministre de l’Emploi, avait créé les emplois-jeunes, sorte de CPE permettant aux jeunes peu ou pas qualifiés d’avoir l’assurance d’un boulot pendant 5 ans pour démarrer leur vie professionnelle.

Sept entreprises (dont la RATP) décidèrent donc de s’associer à cette idée en recrutant des partenaires dont le rôle officiel est « d’assurer une régulation, une animation et une médiation de proximité ». Une recrue, puis deux, puis trois… Bientôt, nous décomptions quasiment autant de partenaires pour la ville que d’habitants. Jusqu’ici tout va bien, sauf qu’ils ont juste oublié un truc au gouvernement : « partenaire pour la ville », ben c’est pas un métier.

Après cinq années de bons et loyaux services, tu te retrouves purement et simplement au chômage et surtout, sans aucun savoir faire. Va postuler ensuite en écrivant sur ton CV : profession : partenaire pour la ville. Expérience : pendant 5 ans, je me suis baladé, j’ai parlé avec des gens, je me suis fait des copains, et j’ai même rencontré ma future femme. En effet, hier, les deux jeunes hommes ont passé le voyage entier à se chahuter comme des gamins et à draguer deux filles du bus.

Extraits.

« Wesh, t’es tunisienne ?? Algérienne ? Marocaine ?? Oranaise ??… » (Les frontières mondiales s’arrêtent souvent à celles du Maghreb dans leurs esprits), « Ouais, c’est pas bien, tu crois à l’horoscope toi ? C’est pas bien ça chez nous t’as u… » (Peut-être que c’est en cela que consiste le rôle de médiateur de proximité : en imposant ses idées), et les deux collègues se chamaillant comme dans une cour de récré : « Aaah les berbères sont des barbares… » (Ca, ça doit être pour la régulation).

Voilà qui nous en dit plus sur le véritable intérêt de cet emploi : il n’y en a pas. Et cela, tout simplement parce que ce n’est pas un métier et que cela ne demande aucune compétence. Il s’agit juste d’être là, se balader, éviter qu’il y ait des embrouilles, dire aux jeunes de valider leur titre de transport, mais attention ! Uniquement dans un langage intelligible pour les populations locales. C’est-à-dire qu’à la place du contrôleur de base qui dirait « Bonjour M’sieur, M’dame, Puis-je voir votre titre de transport s’il-vous-plaît ? », le gouvernement a pensé qu’il serait préférable de mettre un jeune qui dirait « Wesh, t’as u, mets un ticket sérieux, vas-y ça se fait pas, fais pas le bouffon ». Je me demande s’il y a des remises à niveau avant de prendre son poste. Si l’ensemble des banlieusards ne s’expriment pas ainsi, en revanche, tous les partenaires pour la ville que j’ai croisé, curieusement, sont toujours des Bernard Pivot de Wechisme.

J’ai bien compris que l’idée est de donner du boulot à ces jeunes qui n’en ont pas. Seulement, je suis embêtée par cette idée que la banlieue est un pays où il existe des professions spécifiques. En France, on combat l’exclusion par l’exclusion. Comme toutes les politiques successives n’ont menées à rien, on a pensé que plutôt que d’harmoniser le territoire, d’aider ces jeunes à sortir de leur trou, en leur permettant notamment d’accéder à la même éducation que les autres, aux mêmes grandes écoles, aux mêmes emplois, il est plus simple de créer des jobs spécifiques pour les renfermer sur eux-mêmes. Un emploi qui, en plus de ne servir et ne déboucher à rien, les enferment à tout jamais : dans un langage et un emploi spécifique circonscrits aux frontières de la Seine-Saint-Denis. C’est typique de la politique des grands frères. Face à la difficulté, l’Etat a préféré démissionner. Si la droite a sauté sur l’occasion de critiquer la gauche d’être responsable de cette politique d’échec, j’imagine que l’apparition de ces « Partenaires pour la ville Bis » sont la conséquence du fameux plan banlieue qui s’annonçait révolutionnaire. Reprendre de vieilles idées, en effet, quelle révolution ! Lorsque l’on cessera de prendre les banlieusards pour des citoyens de seconde zone dont le must de l’ascension sociale est d’être partenaire pour la ville ou vigile dans un magasin, quand on comprendra qu’ils ont les mêmes ambitions que les autres, qu’ils ont le droit d’accéder à des hautes fonctions comme les autres, et qu’ils en ont même les compétences, peut-être alors que les choses iront dans le bon sens.



{mars 17, 2008}   La faim pour défendre la fumée

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Il s’appelle Abdel El Ahmer, patron du « Houara Lounge », un salon à narguilé à Paris, et totalisera d’ici quelques jours un mois de grève de la faim. « J’ai quelques vertiges le soir, mais l’essentiel est d’avoir le moral », confie t-il, installé sur une banquette de son salon oriental, où il a élu domicile jusqu’à ce qu’il se fasse entendre. Ses revendications ? Sauver son commerce et défendre la liberté des fumeurs de narguilé en France. En effet, depuis le nouveau décret de la loi anti-tabac qui interdit la possibilité de fumer dans les lieux publics, les patrons des salons à narguilé (et non pas bars car ils ne disposent pas de la licence IV permettant de vendre de l’alcool) n’ont vu s’offrir à eux que deux possibilités : mettre la clé sous la porte, ou transgresser sous peine de récolter des amendes. « Ce type de commerces n’étant pas reconnu, nous n’avons pas droit à des indemnités. Or, j’ai investi des centaines de milliers d’euros que je rembourse par crédit à hauteur de 1 400 euros par mois. Comment vais-je faire pour rembourser ? ».

L’activité du salon, situé dans le XIVème arrondissement, se poursuit. Malgré le risque d’amendes, quelques habitués continuent de venir se détendre en ces lieux. L’un d’eux, Stéphane, 19 ans, soutient Abdel dans son combat. « Je trouve cette loi inadmissible. Des patrons comme Abdel ont travaillé toutes leurs vies pour investir dans ces salons et se retrouvent ruinés au final. Ce sont les PME qui relancent l’économie en France, et au lieu de les aider, on leur met des bâtons dans les roues ». Le jeune homme affirme militer de son côté, notamment en se rendant à des manifestations organisées par l’Union des professionnels du narguilé (UPN), qui tente depuis des semaines d’obtenir un rendez-vous avec le Président de la république. En vain.

Quasiment méconnus il y a dix ans, il existe aujourd’hui près de 800 salons à narguilé dans toute la France, dont la moitié se situe à Paris. « J’ai ouvert ce lieu en 2005. A l’époque, nous ne savions pas que la loi anti-tabac évoluerait de cette manière. Et puis, nous ne nous sentions pas concernés, sachant qu’il s’agit de fumoirs ». Lorsque le nouveau décret fût adopté il y a un an, les salons à narguilé se sont trouvés plongés dans un flou administratif jusqu’au 1er janvier 2008. Suite aux nombreux appels au Ministère de la santé, au commissariat du XIVème arrondissement de Paris ou encore à l’Elysée, Abdel se retrouve avec différents sons de cloches : « On m’a tout dit… M’établir en club privé, fermer les rideaux pour éviter les délations… Et lorsque j’ai finalement décidé de transformer le salon en club privé, on m’a affirmé qu’il fallait 15 ans d’ancienneté pour que cela soit possible ». Une seule solution s’offre à lui : continuer son activité mais sans proposer de chichas aux clients. « Cesser de proposer des narguilés à la clientèle ? Mais ils représentent 90 % de mon chiffre d’affaires ! Sans sa commercialisation, nous en sommes réduits à gagner une vingtaine d’euros par jour. Le mois dernier, j’ai même dû emprunter de l’argent à ma belle-mère pour payer le loyer », ajoute t-il. Christine El Ahmer, épouse d’Abdel, reçoit les clients et leur prépare boissons et narguilés. Elle a démissionné de son poste d’assistante dentaire pour soutenir son mari, qui ne peut plus travailler compte tenu de son état de santé. Malgré le statut quo, Abdel ne perd pas espoir, et ne veut pas envisager une issue autre qu’une négociation avec le chef de l’Etat. « Je suis confiant. Monsieur Sarkozy est un homme de cœur, et je pense qu’il va bouger pour nous ». A bon entendeur.




{février 28, 2008}   La France a peur

Chaque jour, c’est le même rituel pour la majorité des français. A peine levé ou dans les transports que l’on tente de s’informer sur ce qui se passe dans le monde : journaux, télé, web… Chacun sa méthode. Et en retour, nous trouvons également ce même automatisme des infos divulguées à la chaîne, rarement analysées ou contextualisées. Résultat : panique à bord.

Ainsi, dans l’édition de ce matin, le Figaro* nous en annonce une bien bonne, enfin… une bien mauvaise : en moyenne 60 enseignants par jour seraient victimes de violences. Petite précision : pour bien faire passer un message, rien de tel qu’un bon chiffre qui sort de nulle-part, histoire de l’appuyer. Les chiffres, c’est sympa, ça fait scientifique, ça fait je-maîtrise-mon-sujet, du coup, on est crédible. Le problème, c’est que souvent, ils ne veulent rien dire et que nous pouvons en tirer n’importe quelles interprétations.

La première question à se poser, c’est d’où proviennent-ils ? Dans le cas du Figaro, ces chiffres proviennent de l’Observatoire national de la délinquance. Il faut savoir que cet institut a été créé en 2003 par Nicolas Sarkozy himself. A sa tête, un conseil d’orientation qui décide des études et recherches à mener (y compris celles du ministre de l’Intérieur). Dans un climat de « tolérance zéro » et de principe de précaution, nous nous doutons bien que le ministère de l’Intérieur ne risque pas de leur commander une enquête sur les bienfaits du cannabis. De plus, à la tête de ce fameux conseil d’orientation figure un certain Alain Bauer, qui n’est autre que le PDG d’AB Associates, une société de conseil en sécurité. Bonjour l’indépendance. Là encore, on ne s’imagine pas d’un patron d’une société dont le fond de commerce est la sécurité nous dire que la France est un havre de paix. Et pour cause… Si la France est un havre de paix, sa société coule purement et simplement. L’intérêt est donc simple : faire peur.

Faire peur pour des intérêts financiers, mais aussi pour mieux faire passer les lois. C’est tout de même drôle que cette enquête (dont je n’ai trouvé aucune trace sur internet malgré mes longues recherches) arrive au même moment où se déroule le procès du dramatique incident qui a coûté 7 coups de couteau à une jeune professeure de dessin. Alors soit les membres de l’OND sont particulièrement intuitifs, soit ils ont calculé au jour près la date possible de l’ouverture du procès pour nous balancer leur enquête au moment T. Ces enquêtes sont donc loin d’être innocentes.

De toutes les manières, je trouve vraiment regrettable qu’il soit impossible d’en obtenir les détails. Il est annoncé 24 329 faits recensés en un an, dont 2275 sont des violences sans armes. Qu’est-ce qu’un fait ? Qu’est-ce qui est considéré comme une « violence » dans cette enquête ? Une insulte ? Un retard ? Le refus de livrer son carnet de correspondance ? Entre le coup de couteau et le soufflement d’agacement, tout le monde conviendra de dire qu’il y a un monde. Soit, on dit tout, soit on ne dit rien. De plus, j’aimerais bien savoir comment ces chiffres ont été recueillis. Uniquement sur les sources de la police ?

Seuls les chercheurs indépendants, ne défendant pas des intérêts personnels, politiques ou financiers, devraient être habilités à faire des enquêtes de ce type. Laurent Mucchielli, sociologue et directeur du Cesdip (Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales) et spécialisé en sociologie de la déviance l’explique très bien dans l’un de ses livres.* Effrayer toujours… pour mieux proposer des solutions derrière : plus de caméras de surveillance dans les écoles ? Des flics dans les bahuts? Un check point à l’entrée des écoles avec passage des cartables au laser ? Qui sait ce que les sociétés de sécurité nous concoctent pour demain. Et ce genre d’enquêtes n’existe que pour mieux préparer le terrain. La peur agit directement sur la raison, elle fait tout accepter. Pour preuves, Sarkozy en a été élu et Le Pen lui doit carrément les joies du second tour.

 

* http://www.lefigaro.fr/actualites/2008/02/28/01001-20080228ARTFIG00018-soixante-profsagresses-chaque-jour.php

* Violences et insécurité, fantasmes et réalité dans le débat français, par Laurent Mucchielli aux Editions La Découverte, Paris, 2002.



{février 12, 2008}   Un racisme (extra)ordinaire

Je voudrais aborder un sujet très important pour moi, mais en même temps, je ressens un certaine réticence à le faire. Cela provient de la façon dont pourront être interprétés mes dires. Pourtant, je vais tout de même m’essayer à cette tâche car cette situation me prend aux tripes. Cet article me vaudra sans doute des critiques, mais qu’importe, chacun en pensera ce qu’il voudra, l’essentiel étant pour moi de livrer ce que j’ai sur le cœur.

Tout le monde connaît le racisme de base, bête et méchant, qui pousse une personne à en haïr une autre non pas pour ce qu’elle fait, mais juste pour ce qu’elle est. Dans nos sociétés occidentales, les premières victimes sont souvent des personnes de couleur ou ayant des origines maghrébines, turques, tsiganes et autres… En bref, les personnes d’une autre confession et/ou d’une autre couleur de peau que l’image immaculée du blanc. Avant de poursuivre, je tiens à insister sur le caractère nauséabond du racisme en général, qui est et demeure pour moi ce qui existe de plus détestable chez l’Homme, puisqu’il a inspiré les pires horreurs que l’Humanité ait connue : l’esclavage, la colonisation, la shoah, et la plupart des guerres que le monde connaît.

Cela étant dit, en parallèle de ce racisme là, il en existe un autre dont personne ne parle jamais. Disons que cela n’est pas politiquement correct et que nous nous imaginons sans doute à tort que le simple fait de le mettre en lumière risquerait de faire de l’ombre au « racisme traditionnel » que nous connaissons tous, c’est-à-dire du blanc envers le noir. Or, il en existe une autre forme. Je n’irais pas jusqu’à reprendre l’expression « racisme anti blanc » dont nous avons été bassinés à l’époque des manifestations anti CPE, mais c’est tout comme.

Je suis d’origine berbère. Mes deux parents viennent de Kabylie, une belle région de l’Algérie. Mes deux grands pères ont travaillé près de quarante ans en France et mes parents sont arrivés ici dans les années 70. Ma fratrie et moi sommes tous français. Nous avons été éduqués dans des valeurs de respect de l’autre, de tolérance et d’honnêteté. Il y a souvent quelque chose de très droit chez les kabyles, réputés pour éduquer leurs enfants à la dure. Pour eux, mieux vaut trop honnête que pas assez.

Aujourd’hui, j’ai 27 ans et j’ai rencontré l’homme de ma vie en la personne d’un français dit de souche. Si dans nos familles, cela a été bien accepté, étrangement nous subissons en revanche de la part d’inconnus des pressions incompréhensibles et désagréables au quotidien. C’est devenu une routine : quasiment à chaque balade, des regards noirs de haine dans notre direction et des phrases insultantes à mon égard, la « pute » qui sort avec un français. Vous l’aurez compris, ces regards inquisiteurs proviennent des premières victimes du racisme en France, de celles qui si souvent s’évertuent à dénoncer cette abomination mais tout en agissant de la même manière en retour : des arabes ou français d’origine arabe. Ils ne tolèrent pas de voir un blanc « voler » une femme de leur tribu. Sauf que nous ne sommes ni de la même tribu, ni de la même espèce. Je n’ai rien de comparable de près ou de loin avec ce type d’individus et leur mentalité.

Parfois, ils ne se contentent pas de nous regarder de travers. En effet, ce 31 décembre 2007, cela a bien failli dégénérer. Alors que mon ami et moi nous dirigions tranquillement vers la gare rejoindre des amis pour réveillonner, deux individus croisent notre route. Si mon ami m’affirmera plus tard avoir croisé leurs regards emplis de haine à notre égard, personnellement je ne les ais même pas vus… Du moins, jusqu’à ce que l’un d’eux me glisse à l’oreille un vulgaire « grosse pute ». L’espace d’une seconde, j’ai l’impression d’avoir halluciné tant cette insulte me choque profondément et me semble totalement injustifiée. Je me retourne et là, je m’aperçois que ce n’est ni un délire ni une erreur. Le grossier personnage se retourne également, affichant un visage plein de mépris à mon égard. Je le vois s’agiter dans tous les sens et même si je n’entends pas ce qu’il dit car il s’éloigne, je devine bien que ce ne sont pas des mots doux. Blême, et bien qu’étant blessée de cette violence gratuite, je poursuis néanmoins ma route, accrochée au bras de mon ami qui est tout aussi outré. Tout en avançant vers l’escalator, je peine à me calmer. Je me retourne une dernière fois, et là, il me fait carrément un bras d’honneur. Intérieurement, je brûle et je ne peux plus contenir. Je lui hurle que s’il a un problème, qu’il vienne me le dire. Prenant un air de Rambo, il accourt vers nous pensant sans doute que la panique allait nous gagner et que nous allions vite décamper. Or, je ne bougerais pour rien au monde après ce que j’ai entendu. Enragée par l’insupportable injustice dont nous sommes victimes, et sous l’emprise d’une force inébranlable, je suis prête à lui rentrer dans le lard, qu’il souffre, qu’il meurt sur le champ. Impossible d’oublier et de tracer ma route après ces propos. Arrivé devant moi, nos visages se touchent quasiment, et il m’explique alors dans une rage non contenue ce qui me vaut cette charmante insulte : « Tu sors avec un français, t’es une pute, tu te fais baiser… ». Formidable. Ne maitrisant visiblement pas la langue française, je devine qu’il vient tout juste de débarquer. En revanche, les insultes et les obscénités n’ont aucun secret pour lui. Cela fuse, et très vite, je le rejoins dans cette surenchère. Je lui hurle mon dégoût et je l’insulte à mon tour. Après quelques péripéties qu’il est inutile d’énumérer, il repartira finalement comme un il est venu, c’est-à-dire un chien galeux étouffé de frustration. Il mimera du bas de l’escalator des gestes sexuels, et pour le faire éclater de rage, je conclus en lui confirmant que c’est bel et bien ce que je ferais à mon mec que cela lui plaise ou non.

Cet épisode n’a pas gâché ma soirée, mais il m’a réellement perturbée et continue de me revenir en tête lorsque je m’aperçois de jour en jour que ce n’est pas une anecdote isolée, loin de là. Samedi dernier encore, nous croisions deux personnages qui nous regardent de travers et qui, arrivés à notre hauteur, expriment un provocant « les meufs comme ça… ». Si dans le cas précédent, cela concernait un étranger, cette fois-ci, ce fût bel et bien un français d’origine maghrébine. Et cela continue, encore et encore…

Je ne peux exprimer la révolte qui est en moi dans ces moments là. On me condamne parce que j’aime un homme d’une autre origine que la mienne. Je ne me retrouve pas dans ces mœurs et je suis choquée que cela arrive en France en 2008. Si j’ai hésité à poster sur ce sujet, c’est parce que je suis bien consciente que ces histoires sont les plus propices à être récupérées par les fascistes, quels que soient leurs bords : voilà une histoire qui régalera à la fois Le Pen et Sarkozy qui assimilent tous les étrangers à des personnes ne souhaitant pas s’intégrer, comme les extrémistes islamistes proches du discours des horreurs qui croisent ma route au quotidien pour me taxer de « fille qui renie ses origines ». Je renierais mes origines parce que je veux dire la vérité ? Au contraire, je les aime trop pour accepter qu’elles soient assimilées à des comportements pareils, et les dénoncer me semble aujourd’hui plus qu’urgent. Quant à la thèse de Le Pen qui voudrait associer ces comportements à un problème culturel est d’une débilité profonde. Ma famille et la majorité des personnes d’origine étrangère qui vivent en harmonie avec les autres en sont la preuve. Il ne s’agit pas pour moi de stigmatiser les maghrébins, mais je ne veux pas me taire, même s’il s’agit d’une minorité.

Car cette minorité commence à prendre de la place malgré tout. Cela devient lassant de se voir agresser jour après jour par des inconnus au comportement intolérable. Quand je pense que des familles africaines ou kosovares se font expulser alors qu’ils ne demandent qu’à vivre en paix en France, et que d’autres jouissent de la nationalité française mais sont des fascistes en puissance, cela me fait froid dans le dos et m’inquiète sur l’avenir de la France. Je suis outrée en tant que citoyenne de ce pays, et en tant que femme aussi. Car voyez-vous, dans mon entourage moult hommes d’origine maghrébine sortent avec des françaises, mais curieusement, eux ne se voient jamais critiqués par les badauds. Il semble que la mixité soit tolérée d’une part, mais pas de l’autre. Evidemment. Lorsque c’est un homme, on félicite le tombeur qui a su s’attirer les faveurs d’une bourgeoise, mais dès lors qu’il s’agit d’une femme, qu’on la pende sur la place publique cette fille de petite vertu ! Autre chose : ces multiples agressions dont nous sommes la cible met en lumière également la grande lâcheté de ces auteurs. Dans l’imaginaire collectif, un français est un homme peu violent, calme et bien élevé. Donc, lorsqu’ils me voient avec mon ami, ces mecs ne se privent pas de montrer leur hostilité, ne craignant rien en retour. En revanche, si à mes côtés figurait un noir, davantage réputé pour avoir le sang chaud, bien qu’ils seraient sans doute doublement choqués de cette union, je suis convaincue qu’ils réfléchiraient à deux fois avant d’agir. Même si tous ces stéréotypes sont stupides, je les cite non pas comme des références, mais simplement parce qu’hélas, les gens agissent souvent en fonction de cela. Surtout les lâches.



{octobre 29, 2007}   Portrait de Daniel Prévost, comédien, humoriste

« Quiconque empêche l’autre de trouver ses racines est un assassin en puissance »

Entre Daniel Prévost et son public, c’est une histoire qui dure. Prenez un café avec lui du côté de Saint-Cloud, et les éloges pleuvent. « C’est un homme d’esprit, j’ai beaucoup de respect pour ce monsieur » s’enthousiasme un client de la table voisine. Avec une carrière riche de près de 90 films (comme La Vérité si je mens ! 2 ou Le Dîner de cons) et une maîtrise certaine du comique de l’absurde, Daniel Prévost a su conquérir un large public. « Les gens adorent ma façon de voir le monde, et quand ils viennent me voir, ils savent que je vais les faire rire. J’ai un public très fidèle ». Mais au-delà de l’acteur, c’est aussi l’homme qui a marqué les esprits au travers de sa vie personnelle cette fois-ci : Sa quête d’identité qui l’a mené à se découvrir à l’âge de 50 ans des origines kabyles. Une histoire douloureuse qu’il livre de façon poignante dans deux romans autobiographiques*. « J’ai décidé d’écrire mon histoire pour ajouter une pierre à l’édifice. C’est une chose fondamentale que de savoir d’où l’on vient, de connaître ses racines, et quiconque empêche l’autre de trouver ses racines est un assassin en puissance ». Pour Daniel Prévost, quiconque désigne Louise, sa mère, qui refusa toute sa vie de lui livrer l’identité de son père. C’est à 39 ans qu’il dût l’apprendre finalement par une vieille tante de la famille. « Ce n’est pas tant l’absence du père qui est terrible, mais surtout le déni d’identité. Je suis attaché à mes racines, qu’elles soient berbères ou bretonnes, mais au moins donnez-les moi, c’est tout ce que je réclame. Il y a une volonté métaphysique de savoir d’où l’on vient. Et plus on le découvre tard, plus c’est violent. Ma parole a été muette durant toute ma vie, et un jour j’ai dit ‘ça suffit !’. Mais tout cela, c’est aussi grâce à mon épouse qui m’a été d’un grand soutien ». A l’évocation d’Yvette Prévost, décédée en mars dernier durant le tournage du téléfilm « Monsieur Joseph », l’acteur ne peut contenir son émotion d’avoir perdu celle qui partageait sa vie depuis plus de 45 ans. « C’est ma femme qui voulait que je joue ce rôlemais n’en parlons pas trop… », confie t-il, très ému. La fiction rejoint parfois étrangement la réalité, puisque Daniel Prévost y jouait le personnage de Youssef, né de père kabyle et de mère française, dont la femme disparaît subitement. Plus attendu dans des rôles comiques, cette innovation de style lui vaudra d’ailleurs une récompense lors du dernier festival de la fiction TV à la Rochelle, ainsi qu’un succès d’audience puisque le téléfilm diffusé le 19 septembre dernier sur France 2 n’a rassemblé pas moins de 6,1 millions de téléspectateurs.

A l’origine attiré par le cinéma, Daniel Prévost n’en demeure pas moins une figure symbolique du petit écran. Il y fît ses débuts dès les années 60 dans la série « Les Saintes Chéries » et les Sketches de « La Caméra invisible ». Mais c’est sans conteste en tant que chroniqueur au sein de l’émission « Le Petit Rapporteur » qu’il devint célèbre, au côté de Pierre Desproges, et de Jacques Martin, récemment disparu. « Je garde le souvenir d’un homme brillant, très cultivé, très drôle. Je le connaissais depuis longtemps, c’est une personne digne de respect qui est partie ». Jonglant entre ses rôles au cinéma, quelques one-man shows, et l’animation ponctuelle d’émissions de télé comiques telles que « La Grosse Emission » sur la chaîne Comédie !, l’acteur poursuit sa route avec toujours comme fil conducteur le rire, tel une seconde peau ou… un refuge. « L’humour a été incontestablement sauveur pour moi. Je dis des choses totalement incongrues, comme la vie peut l’être. Mais je suis en parallèle quelqu’un de très sérieux. Je ne suis pas un comique forcené, je sais que j’amuse et que j’ai un écho à travers le public, mais je ne suis pas que cela, j’ai une pensée multiple ». Ce côté sérieux, qui frise la méfiance, lui est d’ailleurs parfois reproché. « Je sais que je peux être déstabilisant, mais c’est ma nature. A certains moments, je peux déplaire à cause de cela, mais en même temps, je ne le fais pas exprès. Je suis méfiant par rapport aux propos que l’on pourrait transcrire de moi et qui ne seraient pas véridiques car cela m’est déjà arrivé, donc je fais très attention à ce que je dis… Enfin, tout cela n’est pas si grave », conclue t-il de son célèbre rire aigu qui s’élève dans la brasserie. En partant, deux serveurs viennent le saluer en lui parlant de ses livres, ou se réclamer de ses origines. « Je l’ai désiré ma célébrité, je voulais être aimé », confiait-il peu avant. Pari gagné.

Le Pont de la Révolte » et « Le Passé sous Silence », par Daniel Prévost, éditions Gallimard coll. Folio.



et cetera