Chaque jour, c’est le même rituel pour la majorité des français. A peine levé ou dans les transports que l’on tente de s’informer sur ce qui se passe dans le monde : journaux, télé, web… Chacun sa méthode. Et en retour, nous trouvons également ce même automatisme des infos divulguées à la chaîne, rarement analysées ou contextualisées. Résultat : panique à bord.
Ainsi, dans l’édition de ce matin, le Figaro* nous en annonce une bien bonne, enfin… une bien mauvaise : en moyenne 60 enseignants par jour seraient victimes de violences. Petite précision : pour bien faire passer un message, rien de tel qu’un bon chiffre qui sort de nulle-part, histoire de l’appuyer. Les chiffres, c’est sympa, ça fait scientifique, ça fait je-maîtrise-mon-sujet, du coup, on est crédible. Le problème, c’est que souvent, ils ne veulent rien dire et que nous pouvons en tirer n’importe quelles interprétations.
La première question à se poser, c’est d’où proviennent-ils ? Dans le cas du Figaro, ces chiffres proviennent de l’Observatoire national de la délinquance. Il faut savoir que cet institut a été créé en 2003 par Nicolas Sarkozy himself. A sa tête, un conseil d’orientation qui décide des études et recherches à mener (y compris celles du ministre de l’Intérieur). Dans un climat de « tolérance zéro » et de principe de précaution, nous nous doutons bien que le ministère de l’Intérieur ne risque pas de leur commander une enquête sur les bienfaits du cannabis. De plus, à la tête de ce fameux conseil d’orientation figure un certain Alain Bauer, qui n’est autre que le PDG d’AB Associates, une société de conseil en sécurité. Bonjour l’indépendance. Là encore, on ne s’imagine pas d’un patron d’une société dont le fond de commerce est la sécurité nous dire que la France est un havre de paix. Et pour cause… Si la France est un havre de paix, sa société coule purement et simplement. L’intérêt est donc simple : faire peur.
Faire peur pour des intérêts financiers, mais aussi pour mieux faire passer les lois. C’est tout de même drôle que cette enquête (dont je n’ai trouvé aucune trace sur internet malgré mes longues recherches) arrive au même moment où se déroule le procès du dramatique incident qui a coûté 7 coups de couteau à une jeune professeure de dessin. Alors soit les membres de l’OND sont particulièrement intuitifs, soit ils ont calculé au jour près la date possible de l’ouverture du procès pour nous balancer leur enquête au moment T. Ces enquêtes sont donc loin d’être innocentes.
De toutes les manières, je trouve vraiment regrettable qu’il soit impossible d’en obtenir les détails. Il est annoncé 24 329 faits recensés en un an, dont 2275 sont des violences sans armes. Qu’est-ce qu’un fait ? Qu’est-ce qui est considéré comme une « violence » dans cette enquête ? Une insulte ? Un retard ? Le refus de livrer son carnet de correspondance ? Entre le coup de couteau et le soufflement d’agacement, tout le monde conviendra de dire qu’il y a un monde. Soit, on dit tout, soit on ne dit rien. De plus, j’aimerais bien savoir comment ces chiffres ont été recueillis. Uniquement sur les sources de la police ?
Seuls les chercheurs indépendants, ne défendant pas des intérêts personnels, politiques ou financiers, devraient être habilités à faire des enquêtes de ce type. Laurent Mucchielli, sociologue et directeur du Cesdip (Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales) et spécialisé en sociologie de la déviance l’explique très bien dans l’un de ses livres.* Effrayer toujours… pour mieux proposer des solutions derrière : plus de caméras de surveillance dans les écoles ? Des flics dans les bahuts? Un check point à l’entrée des écoles avec passage des cartables au laser ? Qui sait ce que les sociétés de sécurité nous concoctent pour demain. Et ce genre d’enquêtes n’existe que pour mieux préparer le terrain. La peur agit directement sur la raison, elle fait tout accepter. Pour preuves, Sarkozy en a été élu et Le Pen lui doit carrément les joies du second tour.
* http://www.lefigaro.fr/actualites/2008/02/28/01001-20080228ARTFIG00018-soixante-profsagresses-chaque-jour.php
* Violences et insécurité, fantasmes et réalité dans le débat français, par Laurent Mucchielli aux Editions La Découverte, Paris, 2002.
Evoquant « ces chiffres, éructés par centaines, [qui] font valeurs et encouragent, surveillent, récompensent ou punissent », Gilles Châtelait interrogeait : « pourquoi les chiffres fascinent-ils tant de simples d’esprit et les impatients toujours friands de références et de certitudes ? » Et de répondre qu’« un chiffre ne se discute pas, en quelque sorte par définition ; il y a bien une virilité imbécile du chiffre entêté et toujours prêt à s’abriter derrière une espèce d’immunité scientifique. Ces certitudes sont obtenues par la « clarté » de l’évidence du chiffre qui gomme les conditions de la genèse des individus sur lesquels la statistique travaille. Il y a donc une imposture du chiffre (…) [qui] s’impose avec toute la crudité du comique troupier. » Citant Goethe, Gilles Châtelet nous rappelle que « non seulement les chiffres nous gouvernent, mais encore ils montrent comment le monde est gouverné ».
in Châtelet Gilles, Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Paris, Exils, 1998, spécialement « 4. De l’homme moyen comme déchéance statistique de l’homme ordinaire », pp. 49-55
Merci pour cet extrait, très intéressant…
Sans compter que certains établissement sont plus a risque que d’autres.
Est-ce qu’il faut faire quelque chose? Oui. J’avoue ça me touche personnellement. Ma tante a été agressée par un de ces élèves qui la menaçait a coup de couteau. Elle n’a pas été blessée, mais je t’avoue que ça l’a afectee dans son travail. Surtout qu’il me semble que l’élève est reste dans l’établissement. Aucun suivit ou presque de l’incident.
Il ne faut pas aller aux extrêmes, mais quand je vois ici (je vis aux USA) les massacres dans les écoles, si on pouvait faire de la prévention quand même…
Par contre j’aime beaucoup ton analyse, de la valeur du chiffre, et de l’utilisation d’articles qui semblent être utilises pour arriver a des fins politiques.
En effet, l’idée de mon article n’est pas de dire qu’il ne faut rien faire. C’est sûr que des enseignants qui se prennent des coups de couteau ou qui sont agressés, insultés, c’est plus qu’intolérable… Mais je pense comme toujours que la repression à elle seule ne suffit pas. Quand la prof raconte qu’elle a prévenu a plusieurs reprises sa hierarchie sans qu’elle ne fasse rien ça me semble plus grave.
Après, entre les USA et la France, ce n’est pas la même chose. Les élèves et le monde de l’enseignement sont tout simplement le reflet de la société et de la politique qui est menée… En France, depuis que nous sommes passés à droite, ce sont des milliers de postes qui ont été supprimés dans l’Education Nationale… au bénéfice de la police. Je ne pense pas que ce soit la police qui va régler les problèmes… Les enseignants ont besoin d’être entourés, d’assistants pédagogiques, d’éducateurs, de surveillants… Si on les supprime un à un, pas étonnant ensuite que des incidents se multiplient. La preuve en est : la prof de dessin en question raconte qu’elle en veut davantage à l’Education Nationale qui n’a rien fait qu’à son agresseur.
Aux Etats-Unis, encore une fois, les élèves ne sont pas plus violents qu’aileurs, ce qui se passe n’est que le reflet de la politique au travers de la Constitution. Quand on comprendra que le fait que les armes soient vendues comme des paquets de chewing-gums est un vrai problème, peut-être que les mômes cesseront alors de buter leurs camarades dans des fusillades.
Oui c’est un problème de fond, qui va à la base de l’éducation. D’ailleurs les profs sont parfois là trop tard pour orienter les élèves vers une attitude plus sociable.
France et USA différent oui, parce qu’il y à l’accès plus facile aux armes à feux, et parce que la violence est moins censurée que les gros mots ou la sexualité. Cependant on sait que ça peux aller jusque là, il faut donc prendre et maintenir certains mesures pour éviter ce type de problèmes.
L’info est plus qu’intéressante, ça fait terriblement réfléchir…