Tout commence par une simple annonce. Une boîte de communication qui propose à des pigistes de réaliser des comptes-rendus de réunions. Je postule et deux jours après, je trouve dans ma boîte un mail d’un certain monsieur Fardeau qui me propose une mission. Rémunération : 70 ou 75 euros brut de l’heure. Je fais un bref calcul mental, cela devrait me rapporter à peu près 55 ou 60 euros net. J’accepte de me lancer dans l’aventure.
J’appelle donc ce fameux monsieur Fardeau. Il décroche, et là je découvre au bout du fil un homme qui porte à son nom à merveille. Hésitant, distrait, il me donne immédiatement une impression de débutant de chez Débutant®. En 15 minutes de conversation, il a dû prononcer seulement 4 ou 5 phrases, entrecoupée de « Oui Pascal ? Tu as besoin de quelque chose ? Excusez-moi… Euh qu’est-ce que je disais… euh… Oui, donc … Vous m’entendez ? Car moi je vous entends loin… Oui alors la mission euh… ». Soit la boîte vient de débuter son activité, soit c’est le Fardeau qui a été embauché la veille. Qu’importe me dis-je finalement, il faut un début à tout et à l’autre bout du fil, je parviens non sans mal à garder mon calme. L’un de mes stylos finira à la poubelle, mais je finis par comprendre la mission qui est la mienne : réécrire en bon français le compte-rendu d’une réunion de quatre heures. Il faut savoir qu’une heure de travail équivaut à 12 pages, et monsieur Fardeau me donne 3 jours de délai. A nouveau, j’effectue un petit calcul mental, donc cela fait quelque chose comme 68 pages à pondre en 72 heures. Un petit mémoire express en somme… Je lui fais remarquer l’ampleur de la tâche, d’autant qu’il me prévient tout de même un vendredi soir. Dans un élan de générosité, il me précise : « Mais nous ne sommes pas à une page près hein… ». Cool… Sauf que ça ne va pas être possible monsieur. Il sent qu’il me perd et rétorque alors : « Mais j’ai d’autres missions, moins longues si vous préférez, tenez j’en ai une qui dure une heure et demi ». Hum… une heure et demi, voilà qui me paraît plus raisonnable, j’accepte donc de relever le défi, le message s’autodétruit et nous nous donnons finalement rendez-vous quelque part dans Paris.
Après quelques péripéties n’ayant pour seul intérêt d’en dire long sur le sérieux de cette boîte, le jour du rendez-vous arriva. A l’étage indiqué, première surprise : l’écriteau sur la porte indique le nom d’un particulier. Je sonne malgré tout. Voici monsieur Fardeau qui m’accueille et m’amène dans ce qui fait office de bureau où il travaille avec sa collègue Stéfanie Lacoccinelle. Un bureau ? C’est le cas de le dire. Dans la grande pièce, il n’y a que… deux bureaux. Pas de meubles, rien. Un grand espace vide. Nos pauvres amis de K-rote 2Com sont contraints de poser leurs classeurs et affaires personnelles sur le sol. Intriguée, je lui demande « Vous venez d’aménager ? ». « Non non, ça fait… huit mois qu’on est là », me répond t-il, toujours avec son hésitation chronique. Je fais mine de le croire, mais ne peux m’empêcher d’ajouter : « Pourtant sur la porte, y’avait le nom d’un particulier… ». Mal à l’aise, en guise de réponse, il rebondit vite sur le travail qui m’attend. Intérieurement, je sais qu’il ment, il est évident que la boîte vient tout juste d’ouvrir ses portes. Ce qui me gêne là-dedans, ce n’est pas ce côté débutant, mais plutôt le mensonge. En quoi est-ce honteux de l’avouer ? Peur de passer pour des amateurs ? Pourtant, les bourdes sont encore plus remarquables et moins pardonnables lorsque l’on se présente comme professionnel qu’en tant que novice. Et puis, il ne suffit pas de se déclarer pro, encore faut-il l’être réellement, et la réalité finit toujours par nous rattraper. Ce qui suit me le confirme : un appel vient m’interrompre dans mes pensées et j’assiste pendant 20 minutes à la scène vécue lors de notre premier contact téléphonique. « Oui euh… alors j’ai le papier sous les yeux là… euh… ». Faux, il n’a rien sous les yeux, il cherche encore son papier dans son bric-à-brac à même le sol.
A la fin de son (long) coup de fil, monsieur Fardeau revient vers moi, m’expliquant les modalités de travail demandé. Et c’est au moment de la rémunération que nous atteignons des sommets en termes de charlatanerie : « Nous avions dit 75 euros de l’heure brut, donc en net hein, il faut compter la moitié, donc ça fait euh… 37, 50 € de l’heure ». Le plus normalement du monde, il m’explique que l’employeur paye 50 % de charges sur l’heure de travail de son pigiste. Je tombe des nues. 37,50 € pour 12 pages de retranscription, soit 2 à 3 jours de travail à temps complet. Ses lèvres continuent de bouger pour m’expliquer je-ne-sais-quoi, mais je n’entends plus rien, enfermée dans ma tête à me demander si je n’ai pas halluciné tant je n’ai jamais entendue quelque chose d’aussi énorme. Je m’apprête à intervenir… Mais comme un défi personnel, je m’étais vraiment mis dans la tête de faire cette mission. Et puis, je me dis qu’après tout, ce n’est qu’un essai, libre à moi de ne pas réitérer l’expérience. Je ne proteste donc pas, j’accepte tacitement l’escroquerie, mais je n’en pense pas moins. A ce moment là, je pensais vraiment que l’arnaque était à son paroxysme, mais j’étais loin de m’imaginer que le Fardeau me réservait encore d’autres cadeaux.
LZ